LA REPUBLIQUE DES ESCARTONS - 1343 / 1790 - 450 ans de LIBERTÉ !

  

Ce travail, quant à l'historique de leur territoire à l'Orient de Gap, s'adresse plus particulièrement à mes amis, et aux concitoyens et élus du pays d'origine de ma famille, la basse vallée de l'Ubaye, aujourd'hui noyée sous le lac de Serre-Ponçon à la limite des Alpes de Haute Provence et des Hautes Alpes qui ignorent, pour la plupart, que nos ancêtres ont vécu une formidable et première expérience de démocratie républicaine pendant 447 ans, soit plus de quatre siècles, du 29 mai 1343 au 31 mai 1790...

 

Blason de la République des Escartons.

 

Et c'est aussi un petit clin d'œil à mon papet, Albert PAIRET, un compagnon du devoir dit « Gavot Cœur Fidèle », un descendant de ces parpaillots issus de ces « Pauvres de Lyon VAUDOIS » du 13ème siècle à qui on avait coupé la langue pour les empêcher de prêcher, et qui étaient venus se réfugier là, dans les Alpes Cottiennes, où ils communiquaient... avec leurs harmonicas.

 

Il a si bien su me transmettre à la fois sa passion pour l'histoire, l'amour de son pays, son idéal d'homme libre et de bonnes mœurs et le langage des pierres, notamment à l'occasion de la reconstruction de l'Abbaye de Boscodon par son compagnon Italien, le Frère Isidore DUCASSE...

 

 

Les Alpes Cottiennes avec, en premier plan, dans la vallée, l'abbaye de Boscodon. 

 

Mon grand-père, avec ma maman, vous vous en doutez si vous avez lu mes articles concernant ma famille, sont, de loin, des êtres qui m'ont le plus marqué parce qu'ils ont été les complices de ma petite enfance et de mon « âge bête » et le Papet, il avait le temps, lui, de me faire découvrir la vie, ce que mon père n’avait pas eu le temps ni la volonté de faire, partagé qu’il était entre sa vie professionnelle d’ingénieur des Mines et son caractère curieux qui l’opposait radicalement à celui de ma mère avec laquelle il y a manifestement toujours eu quelques frictions. Mais ça n’est pas l’objet de ce travail !

 

Le Papet Albert, un « gavot » dont la famille a toujours vécu là, dans les montagnes des Alpes de Haute Provence de mémoire d'homme était un sage, un athée, un libre penseur, et un partisan SFIO, tout à la fois, bref, ce genre d'homme qui effraye votre foi comme les fauves effrayent votre chair. Mais est-on bien sûr que les fauves soient une erreur de Dieu?

 

Le Papet avait été brigadier démineur de la légion… Un baroudeur quoi, qui avait fait les quatre cents coups, et même un peu plus, après avoir commencé sa « carrière » comme tailleur de pierres, puis s’était engagé dans l’armée et après avoir participé aux campagnes d'Afrique, une vie d’errance militaire au fil des conflits entre les deux guerres, il s’était sagement retiré dès qu’il avait eu 50 ans, mais on est encore jeune à cet âge-là. Alors, pour compléter sa retraite, il s’était fait embaucher comme mineur dans une mine de la Pennaroya dans le Vercors que dirigeait mon père juste avant guerre, puis avait suivi mon oncle Raymond qui avait été nommé responsable d’une petite mine de métaux de la Pennaroya à Saint Laurent des Eaux dans les Cévennes.

 

Enfin, il avait pris définitivement sa retraite et vivait chichement et sagement avec la Mamy Baptistine, une grand-mère stoïque, que j'ai toujours vu habillée de noir, parce qu'elle n'avait « eu que des malheurs dans sa vie », se complaisait-elle à dire à qui voulait bien l'écouter, et qu'elle avait du se débrouiller toute seule pendant les années que le « Papet » avait passé à courir le monde… et les jupons.

 

Entre eux, ils ne parlaient que le Provençal, mais le Papet m'a souvent rappelé qu'à "l'école de Jaurès », ça lui avait valu pas mal de punitions; alors, hélas, quel dommage, il s’est toujours entêté à ne parler que Français à ma sœur et moi, parce que « le Provençal ce n’est pas une langue de la république, c’est réservé aux initiés », qu’il disait.

 

Au début, ils vivaient dans une petite bergerie, située dans la vallée de l'Ubaye, un affluent de la Durance, pas très loin du village d’Ubaye près de Savines, là où a été construit le barrage de Serre-Ponçon, (cliquer sur ce lien avec le bouton droit de la souris pour choisir l'option "ouvrir un nouvel onglet" et visionner l'article spécifique consacré au barrage, et revenir aux Escartons plus facilement) et il arrondissait ainsi sa retraite en élevant des brebis pour faire de la Basane.

 

Le Papet était un homme simple mais fascinant avec son beau regard vert et la fierté des montagnards qui a subjugué le petit Provençal que je suis.

 

Ça n'est pas seulement parce qu'il était le  « Papet » chez qui je passais avec délectation la quasi-totalité de mes vacances scolaires, mais c'est aussi grâce à tout ce qu'il a su me faire découvrir, m'inculquer de sérénité et de bon sens, en me transmettant avec humilité mais ténacité, cette espérance optimiste qui me caractérise, me donnant par là l'envie d'en savoir toujours plus, et d’être curieux de tout ce qui se passait autour de soi.

 

D'abord, il n'avait jamais voulu, ni eau courante, ni électricité… « Que veux-tu que je fasse, pitchot, avec de l'aigue vive, elle court sans arrêt de la bégude jusque devant ma porte »,  quant à l'électricité il en avait comme une défiance, disons prémonitoire…

 

Par la suite il s’était rapproché de sa famille qui vivait à Saint Mandrier, en un premier temps en prenant une petite ferme au Plan du Castellas, puis, après s’être débarassé de ses brebis, dans le moulin à huile de La Cadière d’Azur, et enfin dans le village.

 

Mais je vous dévoile là l'introduction de mon ouvrage sur « Un enfant gavot de la vallée d’Ubaye », alors, revenons à l'objet de cet article... Les Escartons ? Qu'es aco, me direz-vous ?

 

Observons ce petit triangle dessiné sur une carte...

  

 

C'est un ensemble de communes regroupées dans cinq divisions territoriales que l'on appelait les « Escartons ». C'est un espace géographique inscrit dans un triangle formé par les villes de Gap - Turin - Grenoble, qui faisaient partie autrefois de la province du Dauphiné, avant son rattachement à la couronne de France. C'est un triangle de 90 Km de côté, caractérisé par une altitude variant de 900 mètres à 4102 mètres (en fait, la barre des Ecrins !).

 

Cette région, de part et d'autres de la ligne de crête alpine était déjà peuplée bien avant l'arrivée des Romains. Ces montagnards négocièrent en son temps (218 av JC !) le passage, par le col du Montgenèvre, des troupes d'Hannibal avec ses 60000 hommes et son escadron de 10000 mules et chevaux et surtout ses fameux 37 éléphants.

 

Elle fit partie du royaume de Cottius, un roitelet ligure, qui régnait sur ce territoire du temps de l'empereur Romain Auguste, fils de César, d'où ce nom d'alpes cottiennes.

 

 

En 1400, sa population est déjà évaluée à environ 40000 personnes réparties dans les « escartons » de :

  • Briançon qui comprenait 12 villages,
  • Oulx, 21 villages,
  • Le Queyras, 7 villages,
  • Pragelas ou Vaucluson, 7 villages
  • Château Dauphin, 4 villages.

 

« Escarton » est un terme de l'occitan dauphinois qui signifie écarter, séparer dans le sens de partage, de quote-part. Un « Escarton » est à la fois une fente, une lézarde, mais aussi une mesure de grain.

 

L'escartounamen est la répartition des contributions entre les communautés et l'escart, à savoir, la part de chacune d'entre elles.

 

Il s'agissait de lieux inhospitaliers, difficiles à gouverner par le pouvoir central, dont le siège à l'époque est centralisé au château de Beauvoir-en-Royan, entre Romans et Grenoble, dans un palais dont il ne reste aujourd'hui que quelques ruines monumentales.

 

Paysage des Escartons... dont la barre des écrins. 

 

Le seigneur de cette province, Humbert II, Dauphin du Viennois, un monarque local, jugé comme incapable et dépensier se retrouve en 1340 ruiné et sans héritier. Il a été élevé dans le faste à la cour de Naples, et ne peut imaginer de vivre que dans le luxe.

 

A court d'argent, il envisage froidement de vendre sa belle province au Saint siège, qui est installé à Avignon depuis le début du XIVème, mais le pape Benoît XII, 3ème pape Avignonnais, hésite quant à la proposition d'Humbert II et prend son temps si bien qu'à sa mort en 1342, aucune décision n'est encore prise et, curieusement, son successeur, le 4ème pape d'Avignon, Clément VI, qui fut pourtant un chef d'état avisé et sut remplir les caisses de la papauté, tergiverse et repousse la proposition d'Humbert II, qui, acculé, va proposer son territoire au Roi de France.

 

En 1343, c'est Philippe VI, dit Philippe de Valois, (qui fut le premier roi de France de la branche collatérale des Valois) après la mort du dernier des fils de Philippe le Bel, Charles IV, victime de la malédiction de Jacques de Molay, le Grand Maître de l'ordre du Temple, qui s'était écrié, au moment de mourir, le 19 mars 1314, sur le bûcher dressé, en face du Palais de la Cité: « Pape Clément ! Roi Philippe ! Avant un an, je vous cite à paraître au tribunal de Dieu pour y recevoir votre juste châtiment ! Maudits ! Maudits ! Soyez tous maudits jusqu'à la treizième génération de vos races! ».

 

- Aparté pour la petite histoire -  Clément V est mort d'étouffement un mois après, le 20 avril ; Philippe IV le Bel décède le 27 novembre d'un ictus cérébral; et ses trois fils Louis X le Hutin (dont le fils Jean Ier n'a vécu que quelques jours), Philippe V le Long et Charles IV le Bel, mourront dans les 12 années qui suivirent, sans laisser de descendance mâle, mettant ainsi fin à la lignée des Capétiens directs quant à Enguerrand de Marigny qui avait poussé le roi à prononcer la sentence, il fut pendu en 1315.

 

Ces montagnards avaient déjà obtenu quelques avantages juridiques au niveau de la gestion des eaux et forêts en 1255, et du rendu de la justice locale. Par exemple, tous les ans, ils élisaient leur Consul relevant du bailliage de Briançon appelé le « Grand Escarton ». Une ville, à cette époque, plus importante que Grenoble !

 

Craignant le rattachement à un ensemble territorial beaucoup plus important et éloigné de leurs soucis quotidiens, ils négocient, et, le 29 Mai 1343, devant les autorités civiles et religieuses, et ils obtiennent la signature de la charte dite des « escartons ».

 

Ce document écrit sur deux peaux de moutons cousues entre elles, est aujourd'hui conservé à la Bibliothèque Nationale. Il mesure 1,84 mètre de haut sur 1,20 mètre de large.

 

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Charte des Escartons

 

Cette charte comprend 38 articles, elle est signée par Humbert II Dauphin de Viennois et Prince du Briançonnais, devant le cardinal de Grenoble et les autres autorités civiles et religieuses. C'est le notaire Guigues Froment qui la rédige en latin. En voici les articles les plus significatifs :

 

Article 1 : ... tous les habitants des deux sexes des communautés briançonnaises sont habilités à posséder tous fiefs, arrière fiefs, biens et héritages, ils ont le droit d'acheter ou de succéder avec ou sans testament.

 

Art 2 : Ils ont le droit de réunion où et quand ils le décident, sans autorisation préalable.

 

Art 3 : Ils ne pourront être jugés en dehors de leur communauté.

 

Art 4 : Ils sont déchargés de tout impôt et de toute taille.

 

Art 6 : Le Dauphin remet toutes ses commissions personnelles moyennant une rente annuelle de quatre mille ducats d'or.

 

Art 12 : Chaque année pour la Chandeleur, les Briançonnais pourront élire leur officiers et consuls.

 

Art 16 : Ils ont le droit de construire des canaux d'irrigation, prendre l'eau aux torrents et rivières sans payer de droits.

 

Art 18 : Défense est faite aux nobles de couper du bois de charpente ou de chauffage car les coupes sont causes d'inondations, éboulements et avalanches.

 

Art 19 : Les collecteurs d'impôts locaux pourront saisir les biens nobles ou roturiers de ceux qui refusent de payer la part qu'ils doivent à la communauté.

 

Art 21 : Les écrivains, greffiers, notaires, receveurs, collecteurs devront prêter serment et jurer d'être fidèles à leur communauté.

 

Art 24 : Aucun officier Delphinal ou autre noble n'a désormais le droit d'arrêter ou de saisir le bétail des marchands, voituriers, voyageurs, pas plus qu'ils n'ont le droit de vexer ou d'importuner les personnes qui voyagent en Briançonnais.

 

Art 25 : Le seigneur Dauphin s'engage à ce que, ni lui ni ses héritiers ou successeurs, ne portent atteinte à ce traité.

 

Art 32 : Les habitants du bailliage pourront, avec bêtes et marchandises, aller et venir jusqu'en Avignon par la route de leur choix à l'exception du vicomte de Tallard.

 

Art 37 : En reconnaissance de toutes ces largesses, les Briançonnais s'engagent de plus à verser au Dauphin 12000 florins d'or, somme à répartir entre les différentes communautés.

 

Je vous passe le détail du mot à mot de ces accords qui consacre les Briançonnais « hommes libres, francs et bourgeois ».

 

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L'un des deux sceaux du Dauphiné, cousu au bas de la charte

 

Il est dit qu'ils rendront hommage au Seigneur Dauphin en baisant son anneau ou la paume de sa main et non plus les deux pouces comme le font les roturiers et manants de ce temps.

 

Il leur en aura coûté 12000 florins d'or (un Florin représentait 3,50 g d'or, c'était la monnaie frappée à l'origine par les Florentins, son coté face présentait une fleur de lys - d'où son nom) et une rente annuelle de 4000 ducats d'or (Un ducat d'or est, à l'origine, une monnaie italienne frappée par les duchés italiens, et il représente 3,60 g d'or fin); Florin et Ducat représentaient à l'époque, à peu prés, la valeur d'un mouton.

 

Quelques MOTS sur le fonctionnement de ces collectivités montagnardes :

 

Ils ont le droit de chasse et de port d'armes.

 

Organisés en milice locale, ils se réunissent pour les travaux d'intérêt collectif : routes, chemins, ponts, canaux etc. En 1539, ils dressent un cadastre très précis de toutes les propriétés des habitants des Escartons pour le calcul des Escartoumen, à savoir le contribution de chacun à la communauté, une sorte de d'impôt foncier proportionnel à l'importance de la propriété. Ces documents, réunis dans une malette de cuir fermée par une clé sont conservées dans les archives municipales de Briançon où ils peuvent encore être consultés à l'occasion des journées du patrimoine.  

 

Cadastre des escartons.jpg
Cadastre centralisé des Escartons

 

Leurs députés et consuls, en nombre proportionnel au nombre d'habitants de la localité, sont choisis par la population pour une durée de un an.

 

La formation des enfants est assurée par des maîtres locaux, généralement laïques qui se louent de villages en villages et sont rétribués en fonction de leur expérience et de leurs résultats. Ils sont nommés après examen fin septembre ou début octobre. En 1624 le règlement stipulait que nul ne serait reçu s'il n'avait été examiné par deux avocats et un bourgeois commis par le Conseil.

 

Ces enseignants, les « marchands de participes » comme on les appelait, parcouraient les foires locales avec une plume, ou deux ou trois à leur chapeau (Une plume pour la lecture et l'écriture, deux plumes pour le calcul, et trois pour le latin en plus).

 

En 1783, 35 % des femmes et 90 % des hommes savaient lire ! Le lieu où se tenaient les cours était choisi par la population, très souvent dans les bourgs, la salle du Conseil, et, dans les hameaux ou les classes étaient mixtes, une étable pour la chaleur. La rémunération variait de un à cinq.

 

L'hiver, beaucoup d'hommes se faisaient colporteurs ou enseignants, et se déplaçaient du Portugal à la Hollande. Les monnaies périphériques de l'Europe avaient toutes cours en Briançonnais !

 

Progressivement l'économie se développa, et il y eut trois grandes foires annuelles dont une internationale qui attirait des marchands depuis la Hollande jusqu'à Avignon et aux états du Pape et bien entendu l'Italie. Ils eurent même le droit de battre monnaie.

  

En 1689, l'Intendant du Dauphiné écrivait :

« Les peuples du Briançonnais, avec les plus faibles commencements que l'on puisse imaginer acquièrent des richesses considérables par le commerce qu'ils vont faire indifféremment en France, en Italie et même jusqu'au Portugal ».

 

Cette organisation sociale étonnante, républicaine et autogestionnaire pour la vie politique, et libérale pour la vie économique, décidée en 1343 fut, lors du rattachement du Dauphiné à la France, en 1349, respectée par les rois de France pour tout ce qui touche au fonctionnement social, juridique et économique.

 

Malheureusement, Louis XIV en signant le traité d'Utrecht le 11 Avril 1713, coupa les Escartons en deux en fixant la frontière franco piémontaise sur la ligne de crête. Les escartons d'Oulx, de Pragelas et de Château Dauphin basculèrent du côté maintenant italien, mais ils pédurèrent, ignorant la nouvelle frontière, et c'est l'origine le la langue française toujours parlée aujourd'hui comme un patois par un grand nombre d'habitants de la vallée de Suse, coté Italien.

 

Vauban le reprochera d'ailleurs amèrement à Louis XIV comme il lui avait reproché la révocation de l'Edit de Nantes, en lui disant :

« Sire ! Vous avez cédé un pays d'où vos sentinelles criaient "Qui Vive !" aux portes de Turin ! »

 

Donc devinrent piémontaises toutes les vallées qui étaient « à l'eau pendante du côté du Piémont ». Et, tout cela en échange du pauvre comté de Barcelonnette !

 

Toujours cette satanée erreur politique de fixation des frontières sur les lignes de crête que l'on retrouvera au nord et au sud des Alpes et dans les Pyrénées d'est en ouest.

 

Les Escartons souffrirent bien entendu du passage des troupes nationales et étrangères lors des conflits multiples qui virent s'affronter le Saint Empire Romain Germanique, la France, L'Espagne, l'Autriche, le Piémont et l'Italie.

 

Les guerres de religion ne furent pas en reste, car, de plus, cette région fut une terre Vaudoise (cf. le roman de Jean Giono « un de Baumugne ») au point que du côté maintenant italien on les nomme « valli valdesi (autrement dit Vallées Vaudoises) ». Après chaque « passage », les Conseils se réunissaient pour évaluer les dégâts et répartissaient les charges à régler à chacun en fonction de leurs richesses.

 

L'ingénieur militaire de la Blottière écrit en 1721 : « Tout ce peuple sait lire et écrire, il y a dans chaque communauté un maître d'école que chacun paie en proportion du bien qu'il a. Il est permis au riche comme au pauvre d'y aller étudier ».

 

Un auteur local, Jean Tivollier, précise qu'en 1792, dans la commune de Névache du Queyras, sur une population de 845 habitants, 68 jeunes gens partirent chercher du travail comme instituteurs pour la campagne d'hiver 1792-1793. Le plus âgé avait 58 ans, le plus jeune 12 ans, c'était un « apprenti enseignant ».

 

Mais, nous arrivons à la période révolutionnaire :

Le 14 juin 1788, les Escartons sont conviés à participer à la fameuse assemblée de Vizille du 21 juillet.

 

Ils eurent beaucoup de difficultés pour constituer les trois états ! Pour le clergé, ils trouvèrent deux ou trois curés, mais il n'y avait plus de nobles et plus de tiers états ! Pour la noblesse, ils récupérèrent un ancien noble à particule qui était du reste le plus imposé de sa région, un certain Grand de Champrouet, et pour le tiers état, des francs bourgeois furent désignés.

 

Le 10 Septembre 1788 à l'assemblée des trois ordres à Romans, les Escartonniers protestèrent pour la conservation de leurs droits et privilèges particuliers de leur patrie Briançonnaise.

 

Le 29 Septembre 1789, les Escartons adressent à l'Assemblée une ultime requête pour conserver leurs privilèges et le 31 Mai 1790, ils enverront leur soumission.

 

Le département des Hautes Alpes est constitué, avec sa centralisation.

 

Les coutumes locales résistèrent quelque temps. Peu à peu, elles disparurent sous la pression administrative, et paradoxalement, la naissance de la République Française qui se fit dans le sang, marqua la fin d'une République démocratique pacifique et bien organisée !

  

Aujourd'hui, il ne reste symboliquement dans le Queyras que l'armoire aux huit serrures, dont les sept possesseurs légitimes des clés devaient être tous présents pour l'ouverture des archives et documents avec le Secrétaire du Conseil qui possédait la 8ème.

 

Armoire_aux_huit_serrures.jpg

L'armoire aux huit serrures

 

Un monument aux morts, qui, au lieu d'être strictement communal, est le même pour toutes les communes du Queyras,

 

Et, une expression gapençaise un tantinet sarcastique, que j'ai entendu dire à un briançonnais « Oh ! vous, de l'autre république !»

 

Du côté transalpin, le régime mussolinien les déposséda de leur langue historique en imposant l'italien bien après que l'Education Nationale ignorant l'appel de Jean Jaurès pour la sauvegarde des langues régionales imposa le français à l'occitan Dauphinois et au Provençal (Paradoxalement, on parla français dans la vallée de Suse jusque dans les années 1940 longtemps après l'obligation de parler le seul français à l'école de la République Française et on y trouve encore de nombreuses personnes âgées qui parlent parfaitement le français).

 

Les trois cantons suisses internes, les cantons d'Uri, Schwiz et Underwald, qui se fédérèrent en 1291 et furent le noyau de la Confédération Helvétique ont eu une autre destinée, comme du reste, dans les Pyrénées, la Principauté d'Andorre qui elle, date de 1278. Mais toutes ces communautés montagnardes avaient, à l'origine, des organisations comparables au niveau du rapport entre liberté individuelle et libertés collectives.

 

Mais quelles leçons pouvons-nous tirer de cette histoire du passé ?

 

Tout d'abord qu'il y a des leçons à prendre dans l'histoire de l'humanité, et que l'histoire n'est pas un cimetière. Il faut quelquefois connaître le passé pour ré-imaginer le futur (Les langues régionales ont été réhabilitées et autorisées par la Loi en 1958 lorsque leur enseignement a été réadmis par l'Education Nationale... On peut maintenant exiger de passer des épreuves de langues régionales au Baccalauréat!)

 

Qu'il faut rester positif quant à la possibilité pour des collectivités humaines de vivre dans la liberté, la fraternité et la justice. La république des Escartons a vécu presque cinq siècles avec ces valeurs.

 

Que leurs responsables n'étaient pas des professionnels, mais des citoyens lambda choisis pour une année (ou deux, au plus, suivant leurs charges), et qui devaient rendre compte à leurs assemblées. Ils déposaient caution, restituée en fin de charge. Ils pouvaient avoir moins de 25 ans, et alors leur père cautionnait également cette nomination. Après la fin de leur mandat, ils ne pouvaient être choisis à nouveau avant une période de cinq années (Ni le renouvellement, ni le cumul de mandats n'était admis – quelle sagesse !).

 

Que des valeurs comme celles écrites sur les murs des halles d'Abriés : « La bonne réputation est préférable aux grandes richesses et l'amitié à l'or et à l'argent » ont existé pendant ces siècles de prospérité. Ces phrases sculptées dans la pierre existent encore.

 

De beaux gestes de solidarité, par exemple, la première journée des moissons était toujours attribuée aux veuves et aux orphelins.

 

Et, n'oublions pas la valeur travail, travail intellectuel et travail manuel, travail individuel et travail collectif, quelles que soient les difficultés de la vie, qu'elles soient climatiques, professionnelles ou politiques. Et pourtant, dans les Escartons ces difficultés étaient grandes!

 

Cette valeur travail, qui ne doit pas être uniquement symbolique. Mais comme l'écrivait René Guenon: « Pour qu'un travail soit ce qu'il doit être, il faut avant tout qu'il corresponde chez l'homme à une vocation au sens propre du terme. » Cette vocation était dans ces vallées, la survie économique, le partage des dépenses, la défense militaire, et la solidarité.

 

Des valeurs humanistes qu’il nous faut absolument remettre au centre de nos préoccupations dans le siècle matérialiste que nous vivons pour profiter de l’enseignement et de la sagesse de ceux qui nous ont précédés!

 

Un grand Merci à Yves FAUROBERT qui m'a permis de reproduire une partie de son travail dans l'un de mes ouvrages.

 

Extrait d'un opuscule « Un enfant gavot de la vallée d’Ubaye ».

Marc PAIRET

68, rue de la République

30400 VILLENEUVE LES AVIGNON

Tél.: 04 32 70 29 40

Portable : 06 07 87 16 99

Courriel perso : marc@pairet.org

 

Bibliographie :

  • Bernard Yves Faurobert - Avignon - Cercle Frédéric Bastiat d'Echirolles.
  • Etude de Gilbert Fournier d'Echirolles (février 2002).
  • Historique de l'Occitanie - André Dupuy (1976).
  • Monographie de la vallée du Queyras de J. Tivolier (1897).
  • Texte de l'accord du 29 mai 1343 - Conseil Général des Hautes Alpes.
  • Essai sur les anciennes institutions des Alpes Cottiennes - Alexandre Fouché Brunelle - Grenoble /Paris 1856.
  • Jean Giono – Roman historique : Un de Baumugne.
  • Enfin nous sommes entré en relation avec Mr ROCHAS qui conte fort bien la partie italienne de l’aventure des Escartons sur son site très bien documenté en cliquant sur ce lien http://escarton-oulx.eu avec le bouton droit de votre souris afin de l'ouvrie sur un nouvel onglet (2ème ligne de la fenêtre de choix que, ce faisant, vous allez ouvrir) qu’il vient de traduire en français et que je vous engage vivement à visiter pour avoir le point de vue des habitants des escartons de l'autre versant des Alpes ! 

 


 



27/09/2011
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