CEA - COMMISSARIAT A L'ENERGIE ATOMIQUE - LE TOUT DEBUT !

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Notre dernière sortie des « Séniors dans le Vent » a été consacrée en février 2019 à la visite du site du CEA de Cadarache qui oeuvre maintenant, en plus de ses habituelles recherches, sur les énergies nouvelles. 

 

Nous n'avons pas été autorisés à prendre des photos, cela va de soi, et, au moment de rédiger le compte-rendu de notre visite, je me suis aperçu qu'il serait quelque peu fastidieux de ne donner que du texte sans pouvoir l'étayer d'illustrations.

 

Alors, j'en ai profité pour fouiller dans mes archives où j'ai retrouvé un document très intéressant sur le tout début de la recherche sur l'énergie nucléaire impulsée par le Général de Gaulle grâce à l'interview d'un grand Monsieur que j'ai pu revoir chez lui, il y a quelques jours !

 

En effet, le samedi 1er mars 2008, j'avais eu la chance d'assister à une causerie organisée en cercle restreint par l'Association Culturelle « la Vertevelle » à Villeneuve-les-Avignon avec Denis MARTIN, l'un des cadres qui avait été recruté dès 1956 comme ingénieur entretien du futur site de Marcoule. Il nous avait fait le plaisir de nous présenter les balbutiements du CEA auxquels il a participé. 

 

Ce qui suit est donc l'enregistrement in extenso de notre causerie (il est aujourd'hui âgé de 92 ans) et il m'a fait l'amitié de m'autoriser à publier ses souvenirs... 

 

 

Historique de l’atome :

 

C’est le philosophe grec Démocrite qui le premier, environ 400 ans avant Jésus Christ, imagina « l’atomos » comme constituant ultime et insécable de la matière. Ce n’est qu’à la fin du XIXème siècle, entre 1895 et 1905 qu’il y a eu trois coups de tonnerre dans la science, une science qui avait été pendant tout le XIXème siècle assez positiviste, très sure d’elle qui disait « on a tout découvert, on sait tout, nous, les scientifiques, on est arrivé presque au bout des connaissances, - et puis de surcroît comme ça se passait dans un contexte assez anticlérical - on a plus besoin de la religion pour expliquer le monde ».

 

En 1895 un physicien allemand qui s’appelait Wilhelm Röntgen, a découvert, en partie par hasard, les rayons X, dans des conditions folkloriques ; il faisait des manipulations de laboratoire, et ce faisant, il a trouvé quelque chose de surprenant ; il a appelé sa femme, en lui demandant de mettre sa main devant des appareillages, et il a pris la première radiographie, celle de la main de Madame Röntgen, sur laquelle on voyait notamment sa bague qui apparaissait bien visible. Ce fut une première découverte qui semblait indiquer, d’après les déductions faites à l’époque, qu’il se passait bien quelque chose à l’intérieur de l’atome. Donc il y avait bien, pour un atome « un intérieur » !

 

 

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Wilhelm Röntgen regarde stupéfait la radio de la main de son épouse… C'est la 1ère radio aux rayons X en 1895

 

Et puis c’est en 1896 qu’un physicien français, Henri Becquerel, dans des conditions tout à fait dues au hasard, a découvert la radioactivité. Il avait des grandes plaques photographiques comme on en avait autrefois, avec des produits chimiques contenant des sels à base d’uranium.

 

Et puis, un beau jour, voulant faire des expériences, il a été retardé, a laissé ses plaques pendant longtemps dans un tiroir, et puis il s’est dit en les retrouvant, « oh ! ces plaques sont trop vieilles, il faut que j’en prenne des neuves », mais à tout hasard, il les a développées - elles étaient restées dans le noir complet dans un tiroir – et il s’est aperçu que ses plaques avaient été impressionnées !

 

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Henri Becquerel, dans son atelier...

 

C’est ainsi qu’il découvrit l’existence d’un rayonnement mystérieux. Donc il en conclut intelligemment qu’il se passait des choses à l’intérieur des atomes et qu’ils émettaient parfois des rayonnements. Ce qui a été confirmé par Pierre et Marie CURIE en 1902/1903.

 

Ils firent venir des tonnes de minerai d’uranium de Tchécoslovaquie dans un hangar de la région parisienne, et puis ils firent un travail de chimiste incroyable, et réussirent après deux ans à extraire un ou deux grammes de radium qui est à l’intérieur de l’uranium, la substance la plus radioactive.

 

C’est ainsi, dans des conditions de laboratoire précaires, avec des conditions hasardeuses qu’il a été découvert dans les années 1900 que l’atome n’était pas le fin du fin, et qu’a l’intérieur il se passait des tas de choses, et que lui-même était composé d’innombrables autres particules.

 

C’est après ce travail de laboratoire qu’Albert Einstein bien connu, lui, plus par un travail de physique mathématique, et non pas de laboratoire a découvert le rapport entre l’énergie et la matière par une célèbre formule qui est bien la seule que je vous infligerai, et que tout le monde connaît : 

 

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Elle veut dire que E, l’énergie, est égale à la matière que multiplie le carré de la vitesse de la lumière, soit un nombre gigantesque ! La signification est qu’il y a dans la matière, si on arrive à les libérer, des sommes d’énergie absolument fabuleuses.

 

Des savants anglais, vers 1910 ont proposé un modèle de l’atome avec un noyau composé de protons avec des électrons qui tournent autour du noyau comme les planètes tournent autour du soleil. Un atome n’est pas plus grand que 1/10eme de milliardième de millimètre.

 

 

Le déclic :

 

Dans les années 1930 on a commencé à bien progresser ! On a trouvé une particule qui s’appelle le neutron : ce fut une grande découverte - à l’époque le travail se faisait dans des équipes nationales, allemande, française, anglaise, italienne, américaine.

 

Elles étaient généralement composées de deux ou trois savants de renom dans chacune de ces équipes, qui travaillaient dans des instituts, à Berlin, à Londres, ou à Paris et le principal leader de l’équipe française était un dénommé Jolliot, qui avait épousé une fille de Marie Curie.

 

Progressivement, partant de la formulation d’Einstein, selon laquelle il y avait un rapport très étroit entre l’énergie et la matière, l’idée commença à se propager dans les milieux scientifiques qu’on allait probablement faire sortir de l’énergie de l’atome et l’utiliser à toutes sortes de fins.

 

Et c’est en 1937 que les scientifiques ont commence à s’opposer sur deux conceptions. D’abord celle d’un savant hongrois qui s’appelait Szilard qui était réfugie aux Etats Unis parce qu’il était d’origine juive et avait fui l’Allemagne, qui commençait à se vider de beaucoup de ses scientifiques d’origine juive, et il y en avait pas mal qui étaient très calés.

 

Szilard commençait a dire « on va pouvoir, dans les décennies qui viennent, utiliser l’énergie atomique a des fins civiles, mais on pourrait aussi l’utiliser a des fins explosives et militaires et ce serait effroyable ». Il était très pessimiste.

 

Alors qu’a côté de ça, le français Joliot, la même année, en 1937, professait une conception un peu contraire ; il était plutôt un optimiste, et il tenait un discours autre disant que « c’est magnifique, on va avoir de l’énergie a revendre, on va pouvoir dessaler l’eau de mer, arroser le Sahara, et le transformer en un magnifique jardin, et c’est l’avenir de l’humanité qui est assuré.

 

C’est donc deux conceptions qui commençaient à s’affronter.

 

Fin 1938, chacune de ces équipes qui travaillaient dans des laboratoires à Paris, comme à Berlin ou Milan se bousculaient au portillon, il y avait une émulation considérable et on sentait qu’on était sur le point de trouver des choses importantes.

 

Les italiens, les premiers, ont dit croire qu’en bombardant de l’uranium avec des neutrons à l’échelle d’un laboratoire, il se passait des choses surprenantes, mais ils ont mal interprété ce qui se passait.

 

1939 a été une année cruciale… pour bien des raisons ! Mais l’histoire atomique de l’année 1939 mérite d’être soulignée.

 

C’est en décembre 1938 et janvier 1939 qu’on a découvert le phénomène de la fission.

 

Chacun pressentait que dans l’atome on allait pouvoir extraire de l’énergie, pour le bien ou pour le mal, mais on ne savait pas encore trop comment, et les événements se sont bouscules pendant un mois entre le 20/12/38 et le 20/01/39.

 

Huit jours après, une équipe de savants allemands annonça qu’en bombardant de l’uranium avec des neutrons, l’atome d’uranium semblait se couper en deux. Il se passait quelque chose !

 

C’était la grande surprise - les Allemands n’étaient pas très surs ; avant de publier cette découverte comme quoi l’atome d’uranium peut se casser en deux en libérant de l’énergie, ils se sont dit qu’il fallait aller voir leur ex-collègue Lise Meitner réfugiée à Stockholm, et Lise leur a confirmé que c’était sûrement ça !».

 

Ils ont donc publié vers le 15/01/1939 le fait qu’il y avait un « phénomène de fission nucléaire ».

 

C’est la première fois qu’on en a parlé. La petite vidéo de 8 minutes qui suit explique cette découverte :

 


 

 

Quelques jours plus tard, à Paris, le 25/01/1939, l’équipe, composée de Joliot-Curie, Halban, Kovarsky et Francis Perrin, découvrit le complément décisif : au moment ou l’atome d’uranium éclate en libérant de l’énergie, il libérait aussi trois neutrons !

 

Vous comprendrez bien que si un atome arrive à se casser en deux en libérant de l’énergie, ces trois neutrons vont pouvoir aller faire éclater d’autres atomes, et faire neuf explosions qui vont en faire 3 x 9 = 27 puis 3 x 27… etc. on découvre là, « la réaction en chaîne ».

 

Alors, il y a eu des jours fébriles autour du 20/25 janvier 1939, et comme c’était une époque ou l’émulation des savants n’était pas un vain mot, et que les savants faisaient publier leurs travaux dans la plus grande revue scientifique mondiale dont le titre était « The Nature » à Londres, Joliot-Curie avait dépêché son ami Halban qui décolla dans un avion du Bourget pour porter l’article à Londres.

 

Cela a mis un point final à la fièvre ; tout le monde savait enfin qu’on pouvait tirer de l’énergie explosive à partir de l’uranium.

 

Atome et bombe atomique :

 

Seulement, comme en 1939 il y avait beaucoup de bruits de bottes dans toute l’Europe, à partir du mois d’avril/mai 1939, ils ont trouvé des compléments et se sont fait à l’idée qu’on pouvait faire à la fois soit des piles atomiques de production d’énergie ou des moteurs pour des bateaux, soit des explosions.

 

Les Français ont donc pris des brevets : Joliot avait un esprit industriel que n’avaient pas du tout les autres équipes de savants Allemands, Anglais, ou Italiens qui travaillaient sur la question - il était en cela un homme assez exceptionnel.

 

Au sein de son équipe, entre les quatre savants principaux, il y avait des divergences.

 

D’une part, certains disaient que si on commençait a mettre les pieds dans des affaires un peu délicates, il faudrait peut-être en parler aux « politiques », car c’était prendre des responsabilités importantes que d’aller vers la possibilité de faire des explosions nucléaires, que c’était un problème moral, que ça posait des questions d’éthique - tandis que les autres disaient que, tout compte fait, non, il fallait continuer dans la foulée et les équipes de scientifiques dans le monde devaient publier dès qu’elles découvraient quelque chose, et qu’elles en étaient sures.

 

Ils préconisaient au contraire de publier et de le faire savoir pour que la science mondiale avance.

 

Sur ces entre faits la guerre arrive en septembre 1939, et c’est en novembre 1939, alors qu’on était en pleine « drôle de guerre », alors que sur le front français la guerre était parfaitement stabilisée, il ne se passait presque rien, que Joliot était allé voir le ministre de la guerre, un certain Mr Dautry, pour lui expliquer, « voila ce que nous, les français, nous savons faire. Si on a quelques années devant nous, on pourrait probablement fabriquer une bombe atomique ».

 

Et la France dans ce domaine était vraiment la nation la plus avancée au point de vue de ces possibilités.

 

Et puis la question se posait de savoir s’il fallait tenir la question secrète alors que les habitudes de tous les savants étaient de publier le plus possible.

 

C’est Daladier, Président du Conseil en 1939, qui prit la décision de laisser cela complètement secret.

 

J’ai un souvenir familial personnel à ce sujet :

 

En 1939 - j’étais fort jeune, mais c’est mon père qui me l’a raconté longtemps après - les hasards de l’existence font qu’il était à cette époque, préfet du Gard, et il était à Nîmes pendant la période 39/40 avant d’être limogé par Vichy.

 

Il m’a raconté beaucoup plus tard dans les années 60 - il est décédé en 1965 - que lorsque Dautry, ministre de l’armement, en décembre 1939, donc après ses conversations avec Joliot, était venu faire une tournée d’industries d’armement classiques dans le Gard et les Bouches du Rhône, il lui avait dit, qu’il était, dans le plus grand secret, en train de rechercher un site où on pourrait construire une « usine atomique ».

 

A l’époque, on ne voyait pas trop comment ni ce que c’était, mais c’était déjà dans l’esprit industriel, le passage de la science à l’industrie, et la possibilité de faire de l’énergie nucléaire – et comme dans les années 1960, j’avais bien d’autres chats à fouetter ailleurs, je regrette de n’avoir pas fait parler mon père pour essayer de lui rafraîchir ses souvenirs, surtout que je n’ai retrouvé nulle part ailleurs cette possibilité, et je le rapproche du fait que dans les livres d’histoire spécialisés, il est sûr que Joliot a parlé à Dautry en novembre 1939, et que Dautry est venu à Nîmes en décembre 1939, j’en ai encore les photos…

 

Ca, c’est une petite histoire personnelle mais ça démontre que la France était déjà très avancée dans ce domaine là.

 

La guerre de 1939 à 1945 :

 

La guerre 39/45 est venue balayer tous les efforts français et l’équipe de nos savants, lorsque l’armée allemande approchait de Paris, s’est posé la question : que faire ? C’était la débâcle, et nous étions détenteurs de grands secrets. Joliot a dit que pour des raisons de famille il était obligé de rester en France, et avec Francis Perrin ils sont entrés dans la résistance, tandis que Halban et Kovarsky, sont partis à Londres, en emportant avec eux les brevets français avec instruction de communiquer tous nos secrets aux équipes anglaises.

 

Et puis, je ne vous raconterai pas tous les efforts atomiques des américains et des anglais pendant la guerre.

 

Dès 1941 les Américains, ont pris le relais, ont fait des études et des efforts industriels fabuleux qui ont conduit au fait qu’ils ont pu faire exploser leur première bombe en 1945.

 

Les deux savants français étaient plus que noyés dans des équipes gigantesques et plutôt mis de coté parce que les Américains voulaient garder le secret pour eux et que les savants français avaient été isolés pour ne plus travailler que sur des parties de programme.

 

Mais ce sont quand même eux, en cachette, qui informèrent le Général de Gaulle de la bombe que les américains se préparaient à essayer. La bombe américaine a, en effet, explosé un an plus tard.

 

En 1939, la France était la première au point de vue technique et scientifique, en 1945, les anglais et les américains ont pris une avance incommensurable par rapport à l’état de nos équipes scientifiques et ce sont Joliot et Francis Perrin qui des 1944 /1945, vont commencer à bâtir ce qu’on a appelé le « Commissariat à l’Energie Atomique » en reprenant les restes des laboratoires existants et en reprenant les connaissances des trois savants français qui étaient partis pendant la guerre aux Etats-Unis ou au Canada et qui n’avaient pas le droit d’ailleurs de communiquer aux français les connaissances qu’ils avaient acquises.

 

Alors ils ont un peu contourné l’interdiction des américains qui les avaient bien sermonnés en leur précisant qu’ils n’avaient en fait participé qu’à un petit bout de programme, mais que de toutes façons, ils n’avaient pas le droit d’en parler.

 

Ils ont du faire quelques opérations de contournement de façon à pouvoir aider l’équipe française à redémarrer.

 

Et puis scientifiquement on a construit une toute petite pile atomique, « ZOE », a Fontenay aux Roses, et puis progressivement en 1950/1951 le problème s’est posé de savoir si le temps n’était pas venu en France de prendre le virage industriel.

 

L’énergie atomique, ce n’était plus seulement du travail de laboratoire, il fallait essayer de rattraper les Américains et les Anglais aussi bien dans le domaine de la construction de piles atomiques pour la production d’énergie électrique, que dans le domaine militaire.

 

Le débat pour savoir si, en France, il fallait développer l’énergie atomique avec un coté militaire en plus d’un coté civil a été passionné.

 

Curieusement, au point de vue politique - et contrairement a ce qu’on pourrait croire, car de Gaulle était en dehors des affaires à ce moment là - c’est Mendès France, en 1954, Guy Mollet, en 1956, et quelques autres grands noms au pouvoir qui ont repris, très secrètement - parce qu’il ne fallait surtout pas aller a l’encontre de la majorité de gauche de l’époque - qui ont donné les premiers feux verts pour que le Centre nucléaire à construire en France, en l’occurrence Marcoule, dont nous allons parler, pour qu’il ait capacité à produire du Plutonium, donc à aller vers la bombe atomique.

 

Et pourquoi Mendes France et Guy MOLLET ? 

 

Mendès France avait été Gaulliste bien qu’il ait combattu le retour du Général de Gaulle en 1958 - il avait fait la guerre dans l’aviation de la France Libre. 

 

C’était un homme qui voulait l’indépendance de la France, et qui pressentait qu’elle passait par la détention de l’énergie atomique.

 

Guy Mollet qui lui a succédé en 1956 essuya l’affront du canal de Suez quand les Français et les Anglais se lancèrent dans une aventureuse équipée pour reprendre le canal de Suez, il a fallu faire marche arrière brutalement sur injonction des Russes qui ont dit « si vous ne vous arrêtez pas, on balance la bombe atomique sur la France et l’Angleterre ».

 

Les Américains nous firent la même injonction, menaces en moins….  Le canal de Suez avait été bloqué - il n’y avait plus d’essence en France - on a bien ressenti que l’indépendance énergétique d’une part, et l’indépendance politique d’autre part, passaient très certainement par la détention de la possibilité de faire de l’électricité nucléaire et d’avoir la bombe atomique ce qui donnait une possibilité de mener une politique étrangère un peu moins liée a celle des Etats-Unis.

 

Et quand de Gaulle est arrivé au pouvoir en 1958, il a trouvé les affaires en l’état et toutes les choses étaient préparées pour faire la bombe atomique et bien entendu, il a donné un coup d’accélérateur important qui devait être donné !

 

L’épopée « MARCOULE » !

 

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Le site de Marcoule

 

Je n’entend pas vous raconter le développement complet de Marcoule, mais vous apporter mon témoignage personnel puisque si, en 1956, il y a eu deux événements importants dont je vous ai déjà parlé – d’abord l’événement du canal de Suez qui était pour nous Français, un peu un traumatisme - c’est l’année aussi ou a Marcoule dont la construction avait démarré deux ans plus tôt, le premier Kilowatt/heure nucléaire avait été produit dans la pile « G1 » - et puis l’autre événement purement personnel, c’est que j’arrive à Marcoule en novembre 1956 !

 

J’ai une épouse Villeneuvoise que j’avais emmenée dans la Sarthe. Elle trouvait que le climat Sarthois était trop pluvieux et m’a fait part, non d’un oukase, mais d’un souhait de retourner dans le midi, si on trouvait une occasion.

 

Comme j’avais vu dans France-Soir un petit entrefilet au sujet d’un centre nucléaire qui s’appelait « Marcoule » que l’on commençait a construire – on savait pas trop ou était Marcoule mais il était visible que c’était dans le midi et ma femme m’a dit « si c’est en bas à droite sur la carte de France c’est bon ! ».

 

Effectivement, on a cherché un peu, et Marcoule n’était qu’a 30 Km de Villeneuve-lès-Avignon, sa ville natale, donc tout était parfait !

 

Je suis arrivé en novembre 1956, mais comme c’était l’époque du canal de Suez, on n’avait pas d’essence, pour quitter Le Mans; mon pompiste, moyennant un bon bakchich, m’a donné deux jerricans supplémentaires pour mettre dans ma 4 CV, posés à l’avant avec les deux bébés à l’arrière, et j’ai traversé la France en pleine crise de Suez avec mes jerricans dans le coffre à bagages pour rallier Villeneuve-lès-Avignon, bien content d’être dans le midi.

 

Petite histoire de « l’eau lourde » :

 

L’un de vous m’invite à parler de l’épopée de l’eau lourde ! Excellente idée !

 

L’histoire de l’eau lourde commence en effet des 1940. Ce sont les équipes françaises dont je vous ai parlé tout à l’heure, Joliot-Curie, Halban, Kovarsky et Francis Perrin, qui se sont aperçus que pour faire une pile atomique capable de dégager de l’énergie civile, électrique ou thermique, il fallait, en plus que l’uranium baigne dans de l’eau lourde.

 

L’eau lourde permet de ralentir les neutrons dans une réaction nucléaire, et ce sont les neutrons lents qui permettent de pouvoir faire marcher une pile atomique de production d’électricité ou de production de chaleur.

 

Mais l’eau lourde a cette époque n’était fabriquée qu’en Norvège dans une usine située dans le fond d’un fjord perdu - l’eau lourde, c’est 1/1000eme de l’eau ordinaire, c'est-à-dire qu’il faut chercher l’épingle dans une botte de foin, ce n’est pas du tout un produit radio actif mais c’est un produit utile pour faire marcher un moteur atomique.

 

Les Français ayant découvert cela, et sachant que les Norvégiens étaient les seuls a en avoir, dès le début 1940, un ordre de mission a été donné a des scientifiques français pour aller en Norvège, acheter le stock d’eau lourde des Norvégiens et le ramener en France.

 

Tout cela se passait vers avril / mai 1940. Les Français ont réussi à acheter le stock d’eau lourde – on était très près de la débâcle de 1940 – ils ont réussi a transférer ce stock d’eau lourde en Angleterre – ce n’était jamais que 200 litres dans des bidons, et c’était le seul stock mondial.

 

Ils ont ramené aussi une information inquiétante, à savoir que les allemands s’intéressaient aussi à l’eau lourde ! Les norvégiens avaient déjà dit non a des équipes Allemandes passées la semaine d’avant ! C’était juste 15 jours avant que les Allemands n’envahissent la Norvège.

 

Ce stock d’eau lourde a pu passer en France, les Allemands ont envahi la Norvège en avril 1940, quelques jours après : les Français les avaient coiffés au poteau !

 

Et puis, ce fut la débâcle chez nous en mai et juin 1940, Joliot fit passer deux de ses savants en Angleterre avec les brevets.

 

Ils partirent avec les bidons d’eau lourde qui ont été embarqués à Bordeaux grâce au concours de l’attaché de l’ambassade d’Angleterre, qui sentait aussi que c’était probablement une bonne chose que de faire passer tout ça en Angleterre.

 

Il y a un film fameux sur l’épopée de l’eau lourde -  la Bataille de l’eau lourde – parce que les Allemands, ayant occupé la Norvège, leurs savants essayèrent de remettre en route cette usine que les Anglais ont tenté de la bombarder.

 

Mais c’était très difficile parce qu’elle était installée dans le fond d’un fjord et les bombardiers n’arrivaient pas à déverser leurs bombes à cause des falaises.

 

Les Anglais envoyèrent alors un commando pour détruire l’usine.

 

Petite digression avec un auditeur :

 

Lorsque l’eau lourde est arrivée en France, elle a été stockée dans un laboratoire de l’école polytechnique et le gars qui était en charge du stock, il s’appelait Baron, était professeur de chimie à l’école.

 

Quelques jours avant que les Allemands ne rentrent dans Paris, il est parti avec une camionnette, dans laquelle il avait mis les quatre bonbonnes en verre et il est allé a Bordeaux, puis s’est embarqué pour la Grande Bretagne ou il a été reçu comme le Grand Turc ! Il a été fait une seconde fois Baron - on l’appelait Sir James - par la Reine d’Angleterre.

 

C’est sûr qu’on a relativement bien joué en faisant passer toutes nos connaissances en Angleterre, notre stock d’eau lourde, et nos savants.

 

Les Anglais et les Américains, après la guerre, n’ont été que partiellement fair-play.

 

Dans certains écrits, notamment des écrits Anglais, il a bien été reconnu que les équipes françaises étaient vraiment les meilleures à ce moment là et les plus à la pointe.

 

La lecture de leurs brevets (utilisation civile et bombe atomique) laisse pantois d’admiration, malgré certains aspects un peu naïfs.

 

Les brevets, normalement ça se monnaye ! Mais les Américains n’ont jamais voulu reconnaître que toutes les piles atomiques de production d’électricité et que les bombes sont en principe couvertes par des brevets français !

 

Il a simplement été conclu un accord, il y a 25 à 30 ans, comme quoi Joliot, Halban, Kovarsky, ont du toucher une petite prime pour les remercier de leur travail qu’ils ont immédiatement réinvestie dans les œuvres du Commissariat à l’énergie atomique, et c’est comme ça que ça s’est soldé.

 

C’étaient des brevets de principe, bien entendu – décrire une bombe atomique en vingt lignes, c’est simplement pour la petite histoire !

 

Mon arrivée à Marcoule.

 

Je débarque donc à Marcoule en novembre 1956, d’abord parce que, comme je vous l’ai expliqué tout à l’heure, il y a du soleil alors que dans la Sarthe il y a de la pluie... 

 

J’étais avant ingénieur aux usines Renault, et je fabriquais les trains avant des 4 CV et des Dauphines, ça n’avait pas grand-chose à voir avec l’énergie nucléaire !  Mais l’énergie nucléaire m’intéressait beaucoup à travers des revues de vulgarisation et je lisais beaucoup d’articles à ce sujet.

 

Quand j’ai lu l’entrefilet de France-Soir sur la construction d’un site nucléaire dans le midi, je me suis dit, c’est intéressant, allons-y !

 

J’ai été reçu à Paris par Robert Galley, qui était chargé du recrutement, et qui sera après, ministre sous de Gaulle - un compagnon de la libération - il a épousé une fille du Maréchal Leclerc, et c’est donc lui qui m’a recruté dans un bureau parisien en 1956 et m’a expédié vers Marcoule. 

 

Marcoule, en 1956, était déjà en construction depuis deux ans, c’était vraiment à l’état du génie civil.

 

Pourquoi a-t-on choisi le site de Marcoule ?

 

C’est un certain M. Taranger qui a choisi le site de Marcoule en 1953. Et comment a-t-il fait ?

 

Bien entendu, il voulait un lieu – comme ça avait quand même un caractère militaire – loin des frontières avec l’Allemagne.

 

Parce que les Allemands ont l’habitude d’envahir la France par le nord ouest, donc l’idée d’installer le site dans la vallée du Rhône, c’était une idée logique. Il fallait aussi une région assez ventilée parce qu’on savait qu’il y aurait des cheminées, et qu’il valait mieux disperser les produits, si par hasard il y avait de la contamination, il fallait une zone pas trop habitée, mais suffisamment quand même.

 

Taranger avait reçu mission de Francis Perrin de trouver le site ad hoc.

 

Or Taranger, polytechnicien de la promo 1933, avait à Avignon un très bon ami, Monsieur Bonhomme.  C’est Madame Bonhomme qui m’a raconté il y a quelques années que son époux avait été contacté confidentiellement.

 

Il est allé accueillir Taranger au train huit jours après et il lui a dit avoir trouvé un endroit qui serait sans doute pas mal, un coin entre Chusclan et Codolet, et l’a emmené le voir et c’est comme ça que s’est fait l’affaire !

 

Etait-ce aussi suite à la démarche faite par Dautry en 1939 et qui recherchait vers la Camargue un endroit où implanter un Centre Nucléaire, je n’ai pas encore réussi à faire le lien à ce sujet.

 

Entretien de l’usine plutonium et dégainage :

 

Donc je reviens maintenant en 1956 - je suis à Marcoule depuis deux mois – et dans les installations qui se construisaient, il y avait essentiellement d’une part les piles atomiques, G1 puis G2 et G3, pour la production de plutonium, et, d’autre part, une usine pour extraire chimiquement le plutonium des barres d’uranium sortis des piles.

 

C’est un peu extraire l’aiguille de la botte de foin.

 

Donc j’arrive à Marcoule où je suis nommé comme ingénieur à l’entretien de l’usine plutonium encore en construction.  Et puis de plus on me dit, « vous serez non seulement chargé de l’entretien de l’usine plutonium, mais il y a une petite installation intermédiaire qui s’appelle le dégainage mécanique, c’est un maillon entre les piles énormes et l’usine plutonium, tout ça travaille en chaîne, et ce petit truc au milieu sert à transférer, les barres d’uranium des piles vers l’usine, et vous vous occuperez de ça aussi ».

 

Les piles notamment G1 commencent à fonctionner, dans d’assez bonnes conditions, l’usine plutonium est sur le point de démarrer, donc la chaîne de production se met en route, mais le degainage coince complétement.

 

Je me retrouve au milieu, avec Galley qui était le grand patron - il s’était installé au Château de Paniscoule - et pendant le premier semestre 1957 on s’échine à faire marcher le dégainage mécanique.

 

Le temps passe, les autorités s’impatientent énormément, la pile G1 est prête à être déchargée, et alors comment peut-on faire, l’usine plutonium va être prête dans quinze jours, et le dégainage, rien à faire… est bloqué !

 

Le dégainage, j’ai dit que c’était une petite affaire mais c’était disons deux fois comme la Collégiale pour donner une idée de la dimension, le tout rempli de mécanique délicate derrière du béton.

 

En effet ces barres d’uranium émettaient un rayonnement susceptible d’être mortel après une exposition pendant quelques dizaines de secondes. Donc toutes les opérations se font mécaniquement derrière des murs de béton de 1,50 m d’épaisseur avec des télémanipulateurs mécaniques.

 

Tout coinçait parce que les barres d’uranium qui sont sorties de la pile avaient été déformées pendant leur temps d’irradiation. Et les mécaniques que l’on avait conçues n’étaient pas du tout adaptées aux barres d’uranium déformées. De plus en plus l’impatience grandissait. On travaillait 12 à 15 h par jour, puis 15 à 18 h, on essayait le possible et l’impossible. Mais ce fut l’échec.

 

Un beau jour, ou plutôt une belle nuit, - avant d’habiter à Villeneuve, j’avais un appartement à Bagnols sur Cèze - je rentre du travail à minuit ou une heure, je me couche effondré, le moral très bas, et à deux heures du matin on sonne à ma porte, c’est Galley qui arrivait par un train de nuit et qui me dit « aujourd’hui, qu’est ce qui s’est passé, il paraît que c’est encore coincé ? », je lui dis oui, je suis désolé mais ça ne marche pas ! Les problèmes pour Galley, devenaient cruciaux, l’usine était presque prête….

 

Tout le programme allait s’arrêter à cause du dégainage coincé…

 

Gallet a dit à ce moment là, il faut que je prenne du recul, j’ai besoin de réfléchir.

 

Il est parti quatre ou cinq jours à la montagne et il faut croire que ce fut salutaire, car il a téléphoné en disant bon, on va faire complètement autre chose, au lieu d’essayer d’utiliser ce dégainage mécanique qui est derrière des murs de béton, on va fabriquer une installation complètement nouvelle : il faut réinventer des mécaniques à mettre dans le fond d’une piscine et c’est l’épaisseur d’eau qui remplacera le béton pour assurer la protection contre les radiations.

 

Il faut trouver un bassin pour faite tout cela. Et on s’est lancé dans une course effrénée pour reconcevoir le tout. Ce nouveau dégainage dit « dégainage pilote » fut une incroyable aventure et un succès.  

 

L’eau, plutôt que le béton, c’est bien plus pratique parce que si la mécanique tombe en panne au fond de l’eau, avec des grandes barres et des tiges, avec des appareils on arrive à réparer.

 

Il y avait justement un grand bassin disponible à Marcoule, et pendant six mois on a reconstruit un dégainage dans le fond de ce bassin.

 

Ça a été, je dois le dire, vraiment très bricolé, et puis ça a marché et l’usine a peut-être pris quinze jours de retard seulement- on était à ce moment-là fin 1957, début 1958 - et l’usine a pu démarrer.  

 

Ça a été mes premières armes à Marcoule, mais ça a été une période assez difficile pour moi - après il y a eu, en 1960, l’explosion de la première bombe atomique qui fut un premier aboutissement de nos efforts.

 

Ici se place une petite histoire personnelle que je raconte souvent, comme un ancien combattant…. J’étais tellement épuisé que le Directeur de Marcoule et Galley m’ont dit que j’avais droit à huit jours de congés…

 

Et je vais me reposer à Sault, coin ultra tranquille, un hôtel où l’on mangeait fort bien, et au retour, ça allait mieux, j’avais perdu des kilos dans cette aventure, mais je commençais à me remplumer.  Et lors de l’été 1960, en rencontrant Galley à une autre occasion, je lui dis combien de kilos j’avais perdu et il m’a dit « c’est juste le nombre de kilos qu’on a mis dans la bombe qu’on vient de faire exploser à Reggan ! ». C’est pourquoi depuis lors je me dis souvent que mon amaigrissement est devenu un secret de défense nationale !

 

D’autres petites histoires d’anciens combattants…

 

Je vais aussi vous raconter une autre histoire d’anciens combattants.

 

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Visite du Général de Gaulle en juin 1958

 

De Gaulle est venu en juillet 1958 à Marcoule, il était revenu au pouvoir depuis le mois de juin 1958, ce qui souligne bien l’importance qu’il attachait à ce que la bombe atomique se fasse le plus vite possible.

 

A l’occasion de sa visite ce fut naturellement le grand « ramdam ». Il prononça cette grande parole historique dans la salle de contrôle de G2 – vous savez que pour les piles atomiques quand elles démarrent elles divergent – et il a dit « que de convergences pour ces divergences »

 

C’est alors qu’on lui a présenté les chefs de services alignés : un tel, chef du G1, un tel chef de G2, un tel responsable de l’usine plutonium, etc… et quand est arrivé mon tour je lui ai été présenté comme l’ingénieur chef du « dégainage des combustibles irradiés ».

 

Son visage, pendant une longue seconde, donna un signe d’étonnement et d’hésitation qui est resté gravé dans ma mémoire, puis, comme s’il comprenait soudainement, il eut un signe d’approbation qui m’a paru particulièrement chaleureux. Sans doute se dit-il, en son for intérieur, « comment diable peut-on être chef d’un truc pareil ? » !

 

Un beau jour, en 1960, le directeur de Marcoule me convoqua pour me proposer la fonction de chef de G1.

 

C’était une assez belle promotion ! Mais j’étais plutôt ingénieur électromécanicien, et me retrouver patron de la première pile atomique française, ç’était quand même une surprise !

 

J’ai pris 15 jours de vacances et suis parti en famille au Mont Saint Odile, en Alsace, les cours de génie atomique sous le bras, et pendant ces quinze jours, dans le couvent du Mont, perché dans un coin perdu, à part quelques bouffées d’oxygène pendant mes promenades du matin, je me suis plongé dans les cours et je suis revenu prendre la tête de l’équipe des ingénieurs de G1 en 1960, la tête bien remplie de physique nucléaire.

 

 

Le monde des scientifiques, Francis PERRIN et Robert GALLEY…

 

Ce monde des ingénieurs et des scientifiques est une question intéressante sur laquelle il y aurait beaucoup à dire et c’est l’époque aussi, ou j’ai fait connaissance d’un personnage qui rentre bien dans cette lignée-là, c’est Francis Perrin qui est un homme très connu – il a été haut commissaire à l’énergie atomique – il faisait partie des équipes de Joliot, dès 1939, c’est lui qui le premier au monde a fait le calcul de ce qu’on appelle la « masse critique », c'est-à-dire de la quantité de matière fissile qu’il faut pour qu’une réaction atomique puisse se développer, vraiment, un très grand bonhomme.

 

C’était un des personnages, peut-être après Robert Galley, qui restent pour moi parmi les chefs mythiques et charismatiques de cette épopée.

 

Un personnage assez fascinant - je l’ai pratiqué de temps en temps dans des réunions – parce que c’était un grand savant, qui avait de très bonnes idées sur le développement industriel, mais c’était aussi un humaniste qui était profondément contre la bombe atomique.

 

C’était intéressant de voir à travers les discussions avec une quinzaine de personnes autour d’un tapis vert, Francis Perrin, quand on parlait de l’augmentation de puissance de nos réacteurs, pour produire plus de plutonium, parce que la direction des applications militaires nous poussait…. - Francis Perrin, toujours fasciné par la technique se trouvait en contradiction avec sa philosophie et son humanisme pacifiste.

 

Mais comme c’était un grand commis de l’état, très fidèle et loyal à tous les ordres du gouvernement, il appliquait les ordres qu’il recevait.

 

C’était un petit bonhomme pétillant, d’une intelligence vive - s’il arrivait le matin par un train de nuit, le chauffeur allait le chercher à la gare d’Avignon à 6h00 du matin et il se faisait mener sur le plateau du Camp de César, au dessus entre Laudun et Marcoule, et il partait à pieds et le chauffeur allait le reprendre à l’autre bout du chemin.

 

Il arrivait à Marcoule à 8h30 du matin, où il passait sa journée de travail. Dès qu’on lui expliquait quelque chose il comprenait tout de suite, il disait ce qu’il fallait faire et il avait de bonnes idées, et puis il tranchait.

 

On fera ça, on ne fera pas ça, ça fait partie des grands bonshommes que j’ai eu l’occasion de rencontrer.

 

Parmi d’autres histoires dont je pourrais dire un mot, puisqu’on a parlé du Général de Gaulle, et de ma fierté de lui avoir serré la main.

 

Je peux dire que je fus un peu moins fier lorsque, en 1967, en mission au Canada - à l’époque je m’occupais de problèmes des piles à eau lourde de Marcoule – nous fûmes, avec un collègue, reçus par des Canadiens Français à Québec, très sympathiquement.

 

Deux jours plus tard, en juillet 1967, la mission se poursuivait à Toronto, en plein Canada anglais, on était logés sur place, les ingénieurs Canadiens anglais nous reçoivent très gentiment, et on se donne rendez vous pour le lendemain.

 

Nous arrivons à la réunion à 9h00 du matin, et il y avait une dizaine de Canadiens qui étaient là, avec des têtes renfrognées, et on se demandait qu’est-ce qui se passait…

 

On commence à parler, on essaye tout au moins, avec des gars aux grises mines incompréhensibles. Au bout d’un moment, il y en a un qui dit – « est-ce que vous avez lu le journal ce matin ? » – nous, on était à l’hôtel, et on avait autre chose à faire, alors, il nous a montré le journal - et il y avait écrit en gros dans le texte « De Gaulle a dit Vive le Québec libre ! » et je dois vous dire que si ça avait fait plaisir aux Québécois, ça n’avait pas du tout fait plaisir aux gars d’Ottawa et de Toronto !

 

Et les discussions ont un peu traîné dans la journée est on n’a pas eu du tout les échanges qu’on espérait avoir, car on a compris qu’il y avait vraiment eu là de l’eau dans le gaz !

 

 

Energie nucléaire et renseignement…

  

On a eu à Marcoule, je ne vais pas dire des problèmes d’espionnage, c’est beaucoup dire, mais comme toujours quand on travaille dans ce genre d’installation, on rencontre des problèmes de renseignements.

 

Parmi les anecdotes, je peux par exemple vous dire que dès 1957, quand je suis arrivé à Marcoule, je venais pour travailler sur l’atome, militaire ou civil, ça m’était un peu égal, j’étais jeune, j’étais enthousiaste, je ne m’occupais pas encore trop des ces problèmes philosophiques, militaires ou civils, et il se trouvait qu’en plus du dégainage il y avait d’autres petites activités dont on m’avait chargé de m’occuper, c’était entre autres, l’usinage du graphite.

   

L’usinage du graphite, ça n’est pas une matière irradiante et ça ne posait pas de problème technique difficile - j’avais eu les plans d’un projet qu’on m’avait dit être confidentiel, et il fallait usiner de grosses pièces de graphite. On les usinait de manière à ce que leur empilement permette de fabriquer un assemblage cylindrique de quelques mètres de diamètre. Et puis finalement j’apprends que ce projet qui avait un nom de code, était en fait destiné à une pile atomique pour les Israéliens.

 

Ça c’était curieux pour moi, et c’était intéressant. Et comme j’avais fait moi-même quelques petits calculs atomiques je me suis dit, mais ces pièces, ça fait tant de hauteur, tel diamètre, c’est visiblement fait pour une pile à eau lourde entourée de graphite, il y a tel volume, donc ça fait telle puissance en mégawatts et je griffonne tout ça sur un bout de papier, et ça permet donc de faire tant de plutonium par an, donc ça permettait aux Israéliens de faire une ou deux bombes atomiques par an.

 

Alors je vais avec mon bout de papier voir le directeur, et je lui dit que, me mêlant peut-être de ce qui ne me regardait pas, mais les pièces que vous me faites fabriquer ça permet de faire une pile atomique de production de plutonium.… Et il m’a dit  « Martin, on vous prie dorénavant de vous occuper de l’usinage de vos pièces et de ne pas vous occuper de quoi que ce soit d’autre ! »

 

Et c’est comme ça qu’effectivement, on a beaucoup aidé les Israéliens jusqu’à ce que De Gaulle, arrivant en 1958, donne un coup de poing sur la table et dise d’arrêter tout ! - il n’était pas favorable à ce qu’ils aient une bombe atomique mais c’était Guy Mollet et Mendès-France qui l’avaient précédé qui étaient très favorables au soutien des Israéliens.

 

***

 

Une autre petite histoire :

 

Il y a un grand savant américain, Seaborg, qui a eu un prix Nobel, qui est l’homme qui a découvert le plutonium dès 1940, qui était venu visiter Marcoule vers 1964, et à cette époque-là les savants français se posaient beaucoup de questions, - on avait réussi la bombe atomique qui avait été techniquement, et véritablement un très beau succès, un rendement remarquable, elle avait été parfaite - mais pour faire la bombe H, les savants français ramaient beaucoup !

 

Le jour où le savant Seaborg vint visiter Marcoule, c’était un homme âgé, scientifique, notable, un peu dans la lune. Traversant Marcoule en voiture, le directeur lui montrait nos installations principales. Ici l’usine plutonium, ici G2, etc… et tout d’un coup il demanda au directeur « mais où sont donc vos piles pour faire du tritium ? »…

 

Et nous n’en avions pas… or les savants français se posaient beaucoup de questions à ce sujet, pour faire la bombe H, en faut-il un peu, beaucoup, pas du tout - le Directeur enroba au mieux et répondit à coté, mais dès le soir il a prévenu Paris que Seaborg était très étonné qu’on n’ait pas de pile pour faire du tritium.

 

On a donc accéléré la construction de piles pour faire du tritium à Marcoule. Et les circonstances m’ont amené à être le patron pendant plusieurs années, dans les années 70, de ces piles de production de tritium.

 

Une autre curiosité fut la concurrence entre les anglais et les français. Les anglais par les connaissances accumulées, dans les années 1940 étaient beaucoup plus en avance que nous dans ces années 1950/60, et comme je l’ai dit tout à l’heure, quand le dégainage marchait mal, c’est parce que les barres d’uranium se déformaient dans les piles atomiques et on ne comprenait vraiment pas pourquoi nos barres d’uranium se déformaient sous irradiation, alors que les anglais nous disaient qu’ils n’avaient aucun problème ! Bien entendu, ils ne voulaient pas nous dire pourquoi.

 

***

 

Et comme l’usinage des barres d’uranium c’est quelque chose de tout à fait banal sans grandes précautions à prendre, un jour, un ingénieur français fut invité à visiter une usine de fabrication des barres d’uranium en Angleterre. Il y a des tours, des machines outil, des fraiseuses, et il a réussi, comme il n’y avait pas de précautions prises au sujet des tenues vestimentaires, surtout que les anglais en prenaient beaucoup moins que nous, il a pu aller là-bas en tenue normale, et avec des chaussures à semelle de crêpe.

 

En se promenant dans l’atelier, comme ça, il a avisé qu’à coté d’une fraiseuse, il y avait quelques copeaux d’uranium qui étaient tombés et avec sa chaussure, comme on écrase une cigarette il a écrasé un tout petit copeau métallique d’uranium et l’a ramené dans sa chaussure. On l’a analysé et on s’est aperçu que les métallurgistes français qui s’échinaient à faire l’uranium le plus pur possible, en se disant que plus il est pur, moins il se détériorera, étaient complétement dans l’erreur ! C’était exactement le contraire qu’il fallait faire.

 

Les anglais avaient laissé dans l’uranium beaucoup d’impuretés. On a pu les analyser et on a corrigé nos compositions… et notre uranium sous irradiation ne s’est plus déformé !

 

***

 

Ce sont là des petites histoires mais je dois dire que l’alcool joue un grand rôle dans le renseignement. Suivant les cas, c’est ou le whisky ou la vodka.

 

J’ai un souvenir mémorable de l’accueil à Marcoule d’une délégation anglaise dans les années 1970 - à cette époque là on faisait des essais de combustible d’uranium qu’on appelait à « âme graphite » car il y avait un petit cylindre de graphite au centre de la barre.

 

On pensait être les premiers et les meilleurs à étudier cette technique mais on savait les anglais également sur le coup. On essaya de les faire parler.

 

Il y avait fort heureusement dans la délégation anglaise, - ils étaient 7 ou 8, - un écossais parmi eux, et on avait senti qu’il y avait peut-être là une faille à exploiter parce que les écossais n’aiment pas les anglais et réciproquement, donc à table, à midi, à Paniscoule, je m’arrangeais pour avoir l’écossais à coté de moi, et je surveillais que son niveau de verre de Tavel était toujours au top, et le Tavel est très efficace.

 

Quand on a repris le travail à 2h, il s’est montré beaucoup plus bavard, et puis tout d’un coup, je dis - je ne sais plus trop comment je me suis débrouillé, mais j’ai piqué au vif son sentiment national - en lui disant mais vous, vous êtes écossais, peut-être que vous ne savez pas, ou quelque chose dans le genre, alors il a commencé à parler et puis j’ai senti que l’ingénieur anglais qui était à coté de lui était en train de le bourrer de coups de coudes, mais il disait, moi, moi, je suis ingénieur à la centrale écossaise de… et je sais bien que nous avons essayé dans notre pile et… etc.… etc.… Ça a été très fructueux !

 

***

 

La même chose avec la vodka et les Russes ; autant les français, grâce au Tavel, arrivent à faire des choses, quand on reçoit des Russes on ne peut rien contre la vodka, parce que là, ils sont imbattables.  C’était une époque où les Russes venaient au sujet du réacteur Phénix, il y avait des problèmes de secret concernant notre acier inox pour les combustibles de la pile qui était le top à l’époque. 

 

Les Russes auraient bien aimé savoir ce qu’on mettait comme alliage dans notre acier inox et au repas, ils avaient amené leurs bouteilles de vodka et nous servaient des rasades de vodka. J’avais très peur.

 

J’essayais d’en boire le moins possible, pour tenter de contrôler les 4 ou 5 ingénieurs qui étaient à coté de moi dans cette réception, puisque j’étais adjoint au directeur à cette époque-là, chargé de vérifier que tout se passe bien, et puis à un beau moment, l’un des Russes a dit qu’on allait porter des toasts « à l’Arménienne ».

 

Je ne suis pas un spécialiste en matière de vodka et de toast, - mais pour le toast à l’Arménienne, il faut boire son verre de vodka et ensuite le retourner au dessus de sa tête pour bien montrer qu’il est vide, - alors que jusqu’à présent je ne buvais que des petites lampées.  Enfin on a résisté !

 

Ça a été la plus grosse migraine de mon existence, mais je dois dire que la veille de cette réception - les délégations Russes de cette époque étaient toujours composées de 7 ou 8 ingénieurs qui avaient en général un scientifique qui était le chef officiel, mais on ne savait jamais qui était le chef vrai, toujours un discret gars du KGB ; d’habitude le ministère des affaires étrangères nous prévenait qui est qui….

 

Mais cette fois, avant l’arrivée de la délégation Russe à Orly, les services de renseignement français n’avaient pas pu savoir dans la délégation, lequel était le vrai chef. Alors ils ont piégé les Russes de manière assez astucieuse. - à l’arrivée à Orly, - c’avait été combiné à l’avance, le responsable français qui les accueillait leur a dit qu’il était désolé mais au lieu d’être tous dans le même hôtel, ils allaient être logés dans deux hôtels différents, et il s’est passé exactement ce qu’on attendait ; il y a eu une grande fébrilité dans la délégation Russe, et on a vu un petit gars porte-serviette, qui s’agitait énormément, et qui décidait qu’un tel irait ici et qu’untel irait là, et il avait l’air très ennuyé que la délégation soit coupée en deux.

 

Là, on avait pu savoir ainsi qui était le vrai patron.

 

***

 

Il y a quelques temps, les Américains avaient déclassifié beaucoup de courrier et il a été publié dans la presse française pas mal d’articles dont je vous donne le titre : « Les États-unis ont intensivement espionné le programme nucléaire Français » et cela dans les années 60.

 

Il est vrai que les Américains ont cherché à savoir où nous en étions, non pas cherché à nous voler des secrets techniques parce qu’ils étaient quand même plus calés que nous surtout dans le domaine du nucléaire militaire. Mais ils voulaient intensément savoir ou nous en étions et quelles précautions nous prenions. J’ai vécu un épisode qui tourne autour de ça.

 

Dans les années 70, nous avons reçu à Marcoule une délégation de Sénateurs Américains, dont le président de la commission à l’énergie atomique du Sénat Américain. Ils étaient annoncés à 6 ou 7, donc on avait prévu les visites classiques, le grand repas à Paniscoule, le Tavel, etc.… enfin bon, on était prêts à les accueillir, et comme le directeur de Marcoule n’aimait pas du tout ce genre de cérémonie, et que je parlais moins mal l’anglais que lui, c’était d’habitude moi comme adjoint au Directeur qui étais chargé de ce genre de corvée.

 

Et puis tout d’un coup, le matin à 9h00 on me téléphone du poste de garde en me disant que « la délégation Américaine vient d’arriver, mais sur les sept américains qui sont là, il y en a six qui n’ont pas de carte d’identité ni de passeport, et il n’y en a qu’un seul qui a ses papiers d’identité !  Alors, je lui dit que je suis désolé, mais qu’on ne peut pas les accepter, bien que je sois un peu embarrassé parce qu’on avait reçu des instructions de Paris comme quoi, il fallait être aux petits soins avec ces Américains. Alors ça commençait mal.

 

J’entends le chef de poste de garde qui parlemente avec le consul Américain de Marseille, qui était le seul à accompagner la délégation et à présenter ses papiers d’identité, tous les autres avaient oublié leurs papiers à l’hôtel... Pour moi, ce n’était quand même pas normal et je leur confirme que je suis désolé mais qu’on ne peut pas les accueillir dans ces conditions. On me passe le Consul Américain qui fait le lien et me dit, qu’il le prend sous sa responsabilité.

 

Alors je lui dis que ce n’est pas sa responsabilité qui compte, mais c’est la mienne, et je suis désolé mais ne peut les faire entrer.

 

Je maintiens la position, en leur proposant de mettre à leur disposition des voitures de service pour les accompagner au Pont du Gard, et je leur propose d’aller au Belvédère qui est à l’extérieur au dessus de Marcoule pour leur expliquer le site. Le Consul clamait au scandale, mais ils sont partis apparemment furieux.

 

Alors j’ai téléphoné au grand chef de la Sécurité à Paris et lui expliquait l’incident. Il me dit que j’avais parfaitement bien fait, car c’était une provocation délibérée, et c’était une façon de vérifier que nos mesures de sécurité étaient bonnes.   

 

Parce que les Américains étaient non seulement attentifs à pas mal de nos secrets nucléaires, mais là, ils étaient attentifs de savoir si nous-mêmes nous protégions bien nos secrets.

 

Et c’est curieux, parce que dans les jours qui ont suivi, le directeur de Marcoule a reçu une lettre de remontrances du ministère des affaires étrangères, disant : votre adjoint Martin s’est permis de refouler une délégation sénatoriale Américaine, nous, aux affaires étrangères nous sommes très ennuyés, c’est très anormal, ce sont des gens importants, et puis le grand chef de la Sécurité de Paris m’a au contraire envoyé une lettre de compliments car effectivement il s’est avéré que c’était une pure provocation.

 

Comme quoi il y a une justice immanente, enfin, paix à ses cendres, le pauvre homme, ce Sénateur Américain qui s’appelait Monsieur Ryan, quelques années plus tard, dans les années 70 je crois, a péri dans des conditions épouvantables, que certainement beaucoup d’entre vous connaissent. Il était non seulement le patron de la délégation à Marcoule, que j’ai ainsi assez mal reçu, mais il est allé quelques années plus tard  au Guyana, un pays indépendant, à la tète d’une délégation Américaine, qui enquêtait sur cette secte Américaine qui était sous la coupe d’un gourou épouvantable et qui se sont tous suicidés, il y a eu une centaine de morts, et le Sénateur Américain avec trois ou quatre autres députés Américains a été abattu à coups de mitraillette par les gens de cette secte.

 

***

 

Je crois qu’on va arriver au terme de cette causerie. J’aurais encore beaucoup de choses à dire, mais je ne voudrais pas que vous ne reteniez simplement l’impression que Marcoule, ce n’est que quelques anecdotes, je dois rappeler que Marcoule, c’est le premier kilowattheure nucléaire fait en Europe, encore que on se dispute sur la date de 1956 avec les Anglais.

 

Marcoule c’est aussi  toute la construction de la force de dissuasion Française, donc c’est à la fois une contribution à la politique d’indépendance stratégique et énergétique de la France ; c’est la technique du retraitement du combustible, que nous sommes les plus avancés au monde à connaître et à manier, et qui fait que les techniques Françaises dans ce domaine sont les meilleures ; sans parler des réacteurs nucléaires qu’on vent dans de bonnes conditions à l’étranger ; c’est aussi de la part de Marcoule, et notre ami Francis Laude qui est là, en est une des chevilles ouvrières, c’est à Marcoule qu’ont été conçues les meilleurs techniques qui soient, dans la maîtrise des déchets nucléaires qui est l’un des problèmes épineux pour lesquels on a plus beaucoup le temps de parler.

 

Je pense que c’est le Centre de Marcoule qui depuis des décennies et toujours en ce moment, fait dans ce domaine là des efforts très remarquables – la France détient une maîtrise de la gestion des déchets nucléaires qui est la meilleure possible au monde à notre époque.

 

Donc Marcoule a un passé, un passé assez glorieux. Marcoule est en train de prendre un virage, notamment dans ce domaine, principalement sur les techniques de gestion des déchets nucléaires et je pense que Marcoule a encore un grand avenir.

 

Sur la demande de l’auditoire, Denis Martin, rapporte quelques anecdotes complémentaires.

 

Et bien donc, encore une autre petite histoire personnelle qui fait que je suis bien content d’être encore là aujourd’hui, car j’ai failli ne pas l’être !

 

En 1975, j’étais en mission à Paris. A cette époque j’étais en charge des programmes de production de Marcoule, j’avais quitté le commandement de la pile G1, c’était avant que je prenne la responsabilité des réacteurs à eau lourde.

 

J’étais un peu « représentant de commerce » et j’allais à Paris voir un de mes homologues au siège, rue de la Fédération, à la Direction des programmes militaires. J’avais des conversations avec mon collègue du genre « dans les dix années qui viennent, on va faire l’année prochaine, tant de bombes, pour tel modèle, pour les Mirages IV…, pour les fusées…, il faut tant de Kilo de plutonium de telle qualité, ou de telle autre- je caricature à peine - on s’entendait très bien - et puis à la fin de l’entretien, mon collègue me dit « vous rentrez à Avignon ? » et j’ai dit « oui, je rentre par le train ».

 

C’était l’époque où je prenais le train de nuit. C’était assez pratique, j’avais laissé ma voiture à la gare, et il m’a dit, « si vous voulez, ce soir je pars pour Pierrelatte, avec toute une équipe de la Direction des applications militaires - il y a un ou deux généraux, deux ou trois colonels, et trois scientifiques Français, - je prends un avion militaire à Villacoublay, et si vous voulez, vous venez avec nous.

 

Il est six heures du soir, notre avion décolle à neuf heures. » et moi je lui dis « non, je préfère aller dîner dans Paris et prendre mon train après. De toutes façons j’ai ma voiture à l’arrivée, je vous remercie, c’est bien gentil. »

 

Et je prends mon train de nuit. Le lendemain matin, j’arrive à mon bureau et ma secrétaire me dit « Monsieur Martin, il y a un avion qui s’est écrasé en Ardèche avec toute une délégation du Commissariat à l’énergie Atomique, dont votre Collègue Ronteix et Monsieur Laboulay (qui était à l’époque un grand patron du Commissariat, parent d’un peintre qui a exposé à la tour Philippe le Bel et bien connu des Villeneuvois) ».

 

Quelques jours après je suis allé assister à leurs obsèques avec une émouvante cérémonie militaire aux Invalides. Ils avaient tous été tués. Il y a des jours dans l’existence, où, sans le savoir, on échappe au destin !

 

***

 

Dans les années 1980, on aidait beaucoup les Irakiens contre les Iraniens ; on leur a construit une pile atomique scientifique sans rapport avec la bombe.

 

C’était sans doute quand même assez imprudent ! les Israéliens n’ont pas tergiversé. Ils l’ont démoli quelques années plus tard, avec une bombe bien placée.  Or vers cette époque, un avion de transport Irakien, était venu en France où il avait chargé des mitrailleuses, des munitions et du matériel militaire.

 

C’était un gros Douglas Lockheed. Catastrophe, il s’écrase en Ardèche, à peu prés au même endroit que l’autre. On nous amène à Marcoule, 48h après un morceau de métal trouvé dans les débris de l’avion, sur lequel il y avait le logo « produit radioactif » - Marcoule étant le centre nucléaire le plus prés - on nous demande d’analyser cette pièce.

 

Dans un laboratoire on l’examine. C’était effectivement de l’uranium. Mais on ne vendait pas du tout d’uranium aux Irakiens. C’était une pièce un peu cintrée, étrange…. On s’interroge… les irakiens auraient ils, à l’insu de tout le monde, auraient-ils détourné et embarqué un élément de bombe ? Enfin on s’aperçoit que c’est de l’uranium appauvri sans grand intérêt.

 

Mais 48h après, on a reçu une délégation d’ingénieurs du fabricant Douglas Lockheed qui nous a rassuré. C’était en fait des pièces en uranium appauvri qui servaient de contrepoids dans les ailerons de l’avion. Vous le savez peut-être, l’uranium est un métal très dense, deux fois plus dense que le plomb, et le célèbre navigateur Français Tabarly, bien connu pour ses bateaux performants, avait une quille dans laquelle il avait fait placer de l’uranium appauvri ce qui permettait de faire une quille très fine avec quelque chose de très lourd, et les ailerons des avions Douglas Lockheed étaient lestés avec de l’uranium appauvri qui n’est pas dangereux en soi.

 

Mais ce sont les ingénieurs Américains qui nous ont rassuré complètement.

 

Merci de votre attention !

 

Denis MARTIN - Mars 2008

 

________________________ 

 

Nous vous suggérons de visionner ci-dessous une vidéo conçue par le CEA pour expliquer la différence entre la fission nucléaire utilisée dans les centrales nucléaires actuelles qui produit des déchets radioactifs qu'actuellement on ne sait pas traiter et la fusion qu'ITER, à Cadarache, est en train d'essayer d'utiliser... car la fusion ne produit pas de déchet radioactif… Cette vidéo dure prés de 20 minutes, mais c'est une bone introduction sur la révolution qu'est en train de générer l’experience ITER (cliquer sur ce lien).

 

  

 

 

 


 

 



06/03/2019
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